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La version originale du violentomètre, bien que d’intention louable, m’a mise mal à l’aise. Je trouvais l’idée utile mais le résultat me paraissait presque dangereux. Pourtant, comment un outil de lutte contre les violences faites aux femmes pouvait-il me paraître dangereux ? J’ai pris le temps de réfléchir à ce qui me posait souci dans cet outil.

Concrètement, mon problème avec ce violentomètre divisé en trois zones (verte, orange et rouge) est le suivant : la hiérarchisation des violences, qui n’est pas un souci en soi car je peux admettre qu’on considère un féminicide comme plus « grave » qu’une gifle, elle-même pouvant être considérée comme plus « grave » qu’une bousculade, elle-même pouvant être considérée comme plus « grave » que des mots insultants, du dénigrement, des manifestations de possessivité, de la surveillance etc, bref toute cette hiérarchisation n’est pas trop gênante, tant qu’on part du principe qu’aucune des ces violences n’est acceptable au point de poursuivre la relation.

Or, le message véhiculé dans la version initiale du violentomètre était flou : on passait progressivement du vert au rouge avec une très large zone orange, qui invitait à la « vigilance ». Dans certaines versions ultérieures, la zone orange était plus clairement identifiée comme étant une description de violences, avec un avertissement en marge qui indiquait « Vigilance, dis STOP ». Mais stop à quoi ? Aux comportements ? À la relation ?

Il m’est apparu que malgré tout le travail de pédagogie et de psycho-éducation accompli par les collectifs et associations féministes, les violences conjugales restent encore appréhendées comme un ou des actes commis à un instant T, dont il conviendra d’apprécier l’éventuel degré de violence.

Les violences ne sont pas appréhendées dans le cadre d’un continuum, et c’est regrettable, voire criminel envers les femmes qui en sont victimes : on continue en effet à leur faire croire qu’il existerait des comportements pas tout à fait normaux mais pas tout à fait violents, ou violents mais qui inviteraient simplement à une vigilance, et qui constitueraient encore, dans la relation de couple, une étape démocratique où il est encore possible de rétablir un fonctionnement “normal”, la vigilance étant bien sûr à la charge de la victime.

C’est là tout le problème de la zone orange du violentomètre. La zone orange ne devrait pas être le lieu ou le temps de la vigilance : c’est déjà la violence et quand il y a violence il ne peut plus y avoir de relation démocratique ni de sécurité. Il n’y a pas de gradation, il n’y a que deux états : soit il y a de la violence, soit il n’y en a pas. S’il y a de la violence, il ne peut plus y avoir de relation de couple démocratique. Plus jamais.

Pourquoi ? Parce qu’avant un coup physiquement porté sur la victime, il y a bien eu des violences, mais qu’elles n’ont pas forcément été considérées et nommées comme telles. Ces violences ont pu être franches ou insidieuses, explicites ou masquées, justifiées ou ignorées, pour un tas de raisons parfois complexes.

Et ce sont ces violences infligées en amont qui ont servi de baromètre à l’auteur des violences, pour avancer pas à pas vers une situation de contrôle coercitif, afin de poursuivre ses agissements et de consolider le continuum des violences.

Et si la violence physique intervient finalement, c’est dans la continuité d’une situation progressivement installée et matérialisée par une escalade de violences innommées, non considérées comme telles, subtiles et si insidieuses que la victime ne se savait même pas victime.

Et c’est parce qu’on encourage toujours les femmes à négocier le niveau de violence acceptable dans le couple plutôt qu’à leur insuffler la tolérance zéro, en faisant d’elles les impossibles thérapeutes d’une relation décrite comme malade (d’un manque de communication dont elles seront les garantes, les coupables et les victimes, par leur propre faute), les poussant à dialoguer, comprendre et se mettre en état d’hypervigilance, qu’elles se retrouvent un jour à se demander si elles doivent porter plainte, alors que si on leur avait appris à rompre à la première violence, elles se seraient simplement demandé si elles devaient garder la table basse ou la laisser à leur ex. Et ça, c’est tout le problème de la zone orange.

Exemple concret dans un contexte politique pas si lointain : lors de l’affaire Quatennens, Manuel Bompard avait cru malin de mentionner le violentomètre dans son communiqué pour justifier la hiérarchisation des violences conjugales (la zone orange) et pour relativiser la gifle par rapport à d’autres violences (toujours la zone orange !). Le simple fait qu’un homme puisse se prévaloir de cet outil pour relativiser la gravité d’un geste violent et justifier la gradation des violences au prétexte d’une réponse pénale proportionnée à chacune, est le symptôme du mépris de la société toute entière envers les femmes violentées par leur conjoint, compagnon ou ex-conjoint, mais aussi le symptôme de cette gangrène qui ampute les femmes de leur droit à dire stop, tout de suite, sans exception, et en toute légitimité.

Dans la vraie vie, il n’y a pas de zone orange. Il ne devrait jamais y en avoir.